23/08/2017
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Des langues indigènes menacées d’extinction

PÉROU – Pablo Andrade et Amadeo Garcia sont les gardiens d’un trésor inestimable : ils sont les derniers à parler l’une des 17 langues « en sérieux danger » d’extinction au Pérou, remplacées peu à peu par l’espagnol, un péril que le gouvernement tente de contrer.

Dans la petite communauté rurale d’Esperanza del Amazonas (nord), Pablo, 65 ans, est ainsi l’ultime personne à pouvoir s’exprimer en resigaro. Il y a dix ans, ils étaient 37 ; il y a quelques semaines, encore deux. Puis, sa soeur a été victime d’un meurtre.

Les autres habitants qui parlaient sa langue se sont joints à une autre ethnie, les Ocaina, et ont arrêté d’échanger en resigaro, raconte à l’AFP l’anthropologue Alberto Chirif.

Non loin de là, dans la vallée Aguaruna, c’est le paludisme, la déforestation et la pollution des rivières par le pétrole qui ont eu raison des Taushiros : désormais, seul Amadeo, 67 ans, parle leur langue.

Berceau de la culture inca, le Pérou compte encore 3,4 millions d’habitants s’exprimant en quechua selon le ministère de la Culture et, pour les soutenir, l’État a lancé fin 2016 un journal télévisé entièrement dans cette langue. Il prévoit de faire de même avec l’aimara, parlé par un demi-million de personnes.

Mais d’autres communautés plus modestes ne suscitent pas la même attention.

« Il y a quatre langues indigènes en danger et dix-sept autres en sérieux danger [d’extinction], soit près de 50 % de toutes les langues indigènes » du Pérou, s’inquiète Elena Burga, responsable de la Direction d’éducation interculturelle bilingue et rurale.

Dans le pays sud-américain, 37 de ces langues amérindiennes, comme le mochica ou le culle, ont déjà disparu, selon les données officielles.

Elles souffrent de la concurrence de l’espagnol, mais aussi de la déforestation en Amazonie, des compagnies pétrolières, des trafiquants de bois et de drogue… autant d’activités qui forcent les ethnies indigènes à se déplacer et se mélanger au reste de la population.

« Une maladie peut aussi décimer une population isolée et faire chuter radicalement le nombre d’habitants », met en garde Elena Burga.

Si le taushiro et le resigaro semblent les plus menacés, avec un seul locuteur chacun, d’autres langues sont également très mal en point : le muniche, parlé par seulement trois personnes, l’iñapari (quatre), le cauqui (onze) ou encore le chamicuro (soixante-trois).

Dans le cas de la langue taushiro, le ministère de la Culture a lancé un projet pour créer un registre audiovisuel des termes et expressions et élaborer un dictionnaire sonore.

Autre stratégie, celle de l’ethnie Yanesha, dans la province d’Oxapampa (centre) : inquiète de voir sa langue natale peu à peu disparaître — les enfants ne parlant plus qu’espagnol en raison notamment de leur contact avec Internet —, elle a ouvert avec l’aide de l’anthropologue et linguiste Richard Chase Smith une série d’écoles bilingues destinées à moderniser leur alphabet et à l’adapter aux nouvelles technologies.

« J’ai vécu près de 15 ans dans cette communauté et j’ai réussi à rassembler dans des enregistrements la tradition historique orale de l’ethnie, pièce centrale de leur identité », explique à l’AFP M. Chase Smith, directeur de l’Institut du bien commun.

« J’ai des enregistrements avec 18 histoires racontées […] que la population yanesha elle-même écoute lors d’ateliers et d’expositions », ajoute-t-il.

Selon Elena Burga, sur les 47 langues indigènes recensées au Pérou, 7 n’ont aucune école bilingue, car elles comptent moins de 10 locuteurs et aucun enfant, « mais les 40 autres ont une école, même petite », dans le cadre d’un plan gouvernemental pour assurer leur survie.

Les autorités cherchent aussi à élaborer des alphabets, des textes. « Dans le cas des langues parlées par une à trente personnes seulement, on travaille sur l’oralité, pour donner moins de poids à l’écriture tout en élaborant un dictionnaire pour la conserver », explique Mme Burga.

Mais l’anthropologue Alberto Chirif appelle à aller plus loin pour sauver ces langues primitives, non seulement à travers des actions éducatives, mais aussi avec « un plan de reconnaissance des droits indigènes, de leurs territoires et de leur identité ».

Source : ledevoir.com – 8 février 2017

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