24/05/2018
AccueilÉcologieLes effets du réchauffement climatique font froid dans le dos

Les effets du réchauffement climatique font froid dans le dos

On est allé dans la ville la plus au nord du monde et les effets du réchauffement climatique font froid dans le dos. Dans l’archipel norvégien du Svalbard, les habitants de Longyearbyen observent « aux premières loges » les conséquences de la hausse des températures.

Wolfgang Zach s’approche du rivage. Au bord du fjord, ce petit menuisier allemand désigne une canalisation qui sort de terre et qui poursuit son chemin sur plus d’un mètre au-dessus de l’eau. « Avant, ce tuyau ne dépassait pas comme ça, lance-t-il. Il y avait encore de la terre qui le couvrait. » Le quinquagénaire aux fines lunettes se souvient de la violence de la tempête de l’automne 2016 et des vagues qui ont grignoté le rivage sur plusieurs mètres. Lui qui adorait prendre son petit-déjeuner en regardant les bélugas par la fenêtre a dû se résoudre à déplacer sa maison en bois à l’intérieur des terres, à l’abri de l’érosion.

A ses côtés, Kim Holmen prend garde de ne pas trébucher contre les gravats. Il connaît bien Longyearbyen, une petite ville de l’archipel du Svalbard, dans l’extrême nord de la Norvège. Ce barbu, directeur international de l’Institut polaire norvégien, lève les yeux vers les montagnes, situées à 60 km de l’autre côté du fjord. « Il y a 15 ans, vous pouviez traverser à pied ou en motoneige, soupire-t-il. Maintenant, l’eau du fjord n’est plus couverte de glace. Et donc il y a des vagues, d’où l’érosion. » Dans ces contrées réputées pour leurs aurores boréales, Kim Holmen voit surtout des horreurs boréales.

Les cabillauds déménagent

Longyearbyen est devenue l’appartement-témoin du réchauffement climatique mondial. En mars, ses 2 100 habitants ont affronté une température moyenne de -12,7°C. Glacial ? Pas tant que ça. En cette période de l’année, il fait d’ordinaire 3°C de moins dans la ville la plus au nord de la planète. Ici, ce genre d’anomalie n’étonne plus personne : cela fait désormais 88 mois consécutifs, soit plus de sept ans, que les températures sont supérieures aux normales de saison.

« L’Arctique se réchauffe deux fois plus vite que le reste de la planète, et c’est au Svalbard que c’est le plus prononcé, déplore Kim Holmen. Depuis 30 ans, on a une hausse moyenne en hiver de 3°C par décennie. » L’écosystème local en est affecté. « Prenez les jeunes morues polaires, qui survivent en se cachant sous la glace, explique-t-il. On n’en voit plus. En revanche, l’été, on voit arriver des morues de l’Atlantique, des cabillauds… »

Cette évolution de la faune n’a pas échappé aux pêcheurs occasionnels, comme John Aksel Bilicz, qui dirige le petit hôpital de Longyearbyen. « Depuis trois ou quatre ans, il y a beaucoup plus de poissons, on a des morues et du haddock juste ici, constate-t-il. Mon congélateur est plein ! »

La fonte des glaces risque aussi de toucher les centaines d’ours blancs emblématiques du Svalbard, qui voient leur territoire se réduire. L’un des spécialistes locaux de cette espèce, le réalisateur de documentaires animaliers Jason Roberts, estime que leur survie n’est pas encore menacée, mais il se dit tout de même « effrayé d’être aux premières loges du réchauffement climatique ».

Des avalanches dévastatrices

Dans la cité qui tremble de moins en moins de froid, on tremble de plus en plus de peur. En décembre 2015, une avalanche inhabituelle en bordure du centre-ville a fait deux morts, dont une fillette de 2 ans. Une dizaine d’immeubles résidentiels ont été rayés de la carte. En février 2017, une nouvelle coulée de neige sur la montagne Sukkertoppen a détruit deux bâtiments dans le même secteur. « L’air plus chaud apporte plus d’eau, explique le directeur international de l’Institut polaire norvégien. On se retrouve avec plus de neige sur les montagnes. Et il y a aussi de plus en plus de pluies, qui forment au sol des plaques de glace, qui donnent de la vitesse et de la puissance aux avalanches. »

Une voiture renversée et des débris jonchent le sol enneigé, devant des maisons déplacées sur plusieurs dizaines de mètres, le 7 janvier 2016, à Longyearbyen, plus de deux semaines après une avalanche meurtrière.Une voiture renversée et des débris jonchent le sol enneigé, devant des maisons déplacées sur plusieurs dizaines de mètres, le 7 janvier 2016, à Longyearbyen, plus de deux semaines après une avalanche meurtrière.

Les habitants de Longyearbyen vivent désormais dans une forme d’incertitude. « Les gens ont peur des avalanches, les enfants sont inquiets, note le pasteur du Svalbard, Leif Magne Helgesen, qui a perdu un ami dans le drame de 2015. Nos habitations devraient être des lieux sûrs, or on est en train de perdre ce sentiment de sécurité. Pourquoi devrions-nous accepter de vivre en insécurité ? »

Selon le journaliste américain Mark Sabbatini, qui publie le journal Icepeople à Longyearbyen depuis 2008, c’est la seconde avalanche qui a le plus marqué la communauté. « L’avalanche de 2015 avait entraîné une prise de conscience et le déploiement d’outils d’alerte, dit-il. Par la suite, à chaque tempête ou presque, des évacuations ont été ordonnées, quitte à énerver les résidents. Mais cela n’a pas été jugé nécessaire en 2017, malgré la mauvaise météo qui a précédé l’avalanche… »

« Ces avalanches nous ont surpris, reconnaît le scientifique Kim Holmen. La vitesse du réchauffement climatique remet en cause notre capacité à donner de bonnes prévisions. La prédictibilité recule et les connaissances passées ne valent plus grand chose. Malheureusement, il y aura encore de mauvaises surprises. »

Une ville à reconstruire

Face aux colères du Sukkertoppen, les autorités locales ont imposé des évacuations de plus long terme, s’étendant à chaque fois sur plusieurs mois. De son côté, le gouvernement norvégien a ordonné une expertise, dont les conclusions (en norvégien) ont été rendues en mars. Le verdict a surpris même les plus pessimistes : selon Icepeople (en anglais), le texte recommande l’abandon définitif d’environ 140 habitations impossibles à protéger. Seule une quarantaine de bâtiments menacés, en plein cœur de la ville, vont pouvoir être épargnés, à condition de construire des barrières anti-avalanches.

Des efforts considérables vont devoir être faits pour construire de nouveaux quartiers, d’autant que le réchauffement climatique remet en cause la solidité d’autres habitations. L’ancien hôpital, construit en 1954 et converti en appartements en 1997, a été évacué en urgence en 2016. En raison notamment des mouvements provoqués par le réchauffement du pergélisol, le sol gelé qui recouvre le Svalbard, des fissures étaient apparues et certains pans de l’édifice commençaient à pencher. Un rapport a conclu que le bâtiment risquait de s’effondrer.

L\’ancien hôpital de Longyearbyen, abandonné par ses habitants depuis 2016, ici photographié le 28 mars 2018.L’ancien hôpital de Longyearbyen, abandonné par ses habitants depuis 2016, ici photographié le 28 mars 2018. (YANN THOMPSON / FRANCEINFO)
En 2016, la fonte du pergélisol a aussi provoqué des infiltrations d’eau dans le tunnel d’accès du « grenier de l’humanité », une structure de conservation de graines supposée résister à une chute d’avion, à une bombe nucléaire ou… au réchauffement climatique.

Même les morts voient leur dernière demeure menacée. Depuis son église, d’où l’on a une vue imprenable sur le centre-ville et sur le quartier dévasté par les avalanches, le pasteur reconnaît être « à la recherche d’un nouveau terrain pour le cimetière », menacé par les avalanches l’hiver et les coulées de boue l’été. « Ailleurs sur l’archipel, de vieilles tombes de trappeurs ont déjà dû être déplacées du fait de l’érosion », ajoute Leif Magne Helgesen.

 

francetvinfo.fr

Partager avec :
Mots-clés
Évaluer l’article
Aucun commentaire

Désolé, le formulaire de commentaire est fermé pour l'instant.